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vendredi 7 février 2014

Madagasikara & Politique : Doyen Charles Cadoux

           Je crois que Madagascar a déjà eu une expérience assez riche et même intéressante, et je me permettrai, très rapidement pour bien situer le problème actuel, d’évoquer deux expériences: la première remonte à 1972-1975 et la seconde, celle qui a commencé en 1991 et qui est en train de se poursuivre. En ce qui concerne la période transitoire de 1972-1975. commencée sous la direction du Général Ramanantsoa, du gouvernement Ramanantsoa, je rappellerai que ce régime transitoire malgache, donc le premier régime transitoire malgache contemporain, a été organisé à la suite d’un référendum par la Loi constitutionnelle référendaire du 7 novembre 1972.

Dans cette Loi constitutionnelle provisoire, qui était la charte pour la période, on relevait notamment le point suivant: la durée maximum de la période provisoire est 5 ans. On s’était donnée donc jusqu’en 1977 au maximum pour, disons, construire un nouveau régime. Bien entendu on avait allégé considérablement les institutions. L’Assemblée Nationale de l’époque avait été supprimée, le pouvoir politique avait été essentiellement concentré dans le gouvernement dirigé pendant 28 mois par le Général Ramanantsoa: un gouvernement qui, par stratégie, se voulait un gouvernement apolitique», c’est-à-dire en dehors des jeux des partis qui, eux, restaient libres.


Il y a eu les drames et les troubles que vous connaissez. L’aboutissement de ce régime transitoire a été l’adoption de la Constitution de la RDM du 31 décembre 1975. Mais je me permets de dire, quelles que soient les idées de chacun, que cet aboutissement était en totale contradiction avec la loi provisoire de 1972. L’article 2 de cette loi prévoyait que la deuxième République malgache serait une République libérale avec la séparation des pouvoirs etc. mais que ce serait une République rénovée». L’idée à l’époque, lorsqu’on a soumis ce référendum au peuple malgache en Octobre 1972, était en somme de proposer aux Malgaches: on se donne cinq ans, on concentre le pouvoir en le confiant essentiellement au Général Ramanantsoa pour faire les réformes appropriées et, au bout de cinq ans, on repartira sur une nouvelle République, et qui sera toujours une démocratie de type libéral.


A l’occasion relisez l’article 2 de cette Loi Constitutionnelle provisoire adoptée par référendum... dont l’aboutissement est en totale contradiction avec la lettre et l’esprit qui inspiraient ce régime transitoire. C’est peut-être un point d’histoire qu’il n’est pas inutile de rappeler, à Madagascar, au moment où ça transite encore..
.La deuxième expérience c’est celle qui est en train de se dérouler et qui a commencé essentiellement en Mai-Juin 1991. A l’étranger, on ne comprend pas très bien ce qui se passe à Madagascar; on n’est pas tellement informé, et la presse n’a pas fait beaucoup échos mais on a l’impression que la transition se déroule dans des conditions assez particulières par rapport à ce qui se passe ailleurs. Pour ma part je relèverai quatre traits originaux par rapport à la moyenne d’ensemble évoquée par M. Leymarie pour l’Afrique et dans le monde.

Manifestement, au moins jusqu’ici, cette expérience transitoire se déroule dans un cadre relativement non violent, mis à part, si j’ose dire, la tuerie de Iavoloha en août 1991. Quand on voit ce qui se passe ailleurs, je crois que les Malgaches ont la chance et le talent de faire ce changement dans une relative non-violence. Autres traits - celui qui a surpris beaucoup à l’étranger, dans certains pays asiatiques notamment - c’est comment un Etat peut se permettre de faire la grève et la paralysie politique presque totale pendant plus de sept mois sans que rien ne s’écroule définitivement. Une aussi longue paralysie gouvernementale est je crois exceptionnel dans l’Histoire des peuples contemporains, sauf à ne pas arriver justement au déraillement total...

Troisième trait original qui découle du précédent, c’est qu’il y a eu aussi cohabitation, j’allais dire coexistence pacifique» de deux gouvernements provisoires parallèles, disons compétitifs, l’un se réclamant de la légalité, le premier gouvernement de Guy Razanamasy désigné par le Président, et l’autre revendiquant pour soi la légitimité, le gouvernement issu des Forces Vives Rasalama et autres, Installé sur la place du 13 Mai à Antananarivo. Cela a duré quand même à peu près trois mois, avec des chassées croisées, quelques expériences un peu burlesques parfois, et sans que le pays dérape véritablement dans l’anarchie. Cela me semble assez exceptionnel! J’ai essayé de faire le compte puisque M. Leymarie de donner un bilan général des régimes actuels de transition, je n’ai pas trouvé personnellement, d’exemples contemporains où un Etat, comme Madagascar, ait pu se permettre d’avoir deux gouvernements concurrents, l’un dans la rue, l’autre disons dans les offices, et procédant à des échanges pacifiques et officieux.
Enfin le quatrième trait, peut-être le plus important, c’est la présence permanente, l’inspiration, la médiation des Eglises chrétiennes et le rôle du FFKM Conseil œcuménique des Eglises chrétiennes à Madagascar). Je me permets de rappeler que c’est depuis le début des années 80 surtout que le FFKM commençait à intervenir et que c’est au Congrès d’Antsirabe en 1982 que le FFKM a pris les premières motions les plus percutantes pour critiquer le régime idéologique, politique et social de la RDM.

Tout ceci montre que Madagascar maintient envers et contre tout une certaine originalité, et même une originalité certaine, parmi les pays qui traversent des crises politiques du même type. Ces deux premières réflexions d’ordre général devraient nuancer ce que je vais dire maintenant de façon peut-être trop brutale sur la situation actuelle.
Troisième réflexion: c’est l’organisation fonctionnelle de la transition. Quand on essaie d’organiser une transition démocratique, Il y a deux données de base qui sont à respecter. D’une part c’est le recours aux textes juridiques. (Petites parenthèses; on ne fait jamais autant de droits qu’en période de crise; quand on est en bonne santé on ne pense pas au docteur mais quand on est en mauvaise santé on pense au toubib. C’est à peu près la même chose en politique: quand le pays marche bien, le droit semble une affaire de spécialistes ou d’originaux un peu coupés du réel; mais lorsque ça ne marche plus, tout le monde se raccroche au droit et tous les débats politiques tournent autour de questions juridiques. J’ai ici un paquet de documents de et sur Madagascar. de presse et autres, et ce n’est que discussions juridiques, pour savoir qui a tort ou qui a raison.) Donc retour nécessaire aux textes juridiques en souhaitant qu’ils soient aussi clairs et transparents que possible. D’autres parts, et c’est la deuxième donnée de base pour un régime qui se réclame de l’Etat de Droit - c’est la formule à la mode mais sérieuse en plus même si elle devient un peu la tarte à la crème à travers le monde - un «Etat de Droit» suppose d’abord et avant tout une base juridique, une base constitutionnelle claire, et par conséquent une hiérarchie des textes.
Il faut savoir, de la base au sommet, de la pyramide des textes juridiques, quels sont ceux qui s’imposent aux autres. Ce qui suppose une sanction systématique des violations de cette hiérarchie, et donc l’existence de juges compétents et honnêtes pour essayer de sanctionner les erreurs. Sinon ce n’es pas la peine de se réclamer de l’Etat de Droit, sauf à lancer la formule pour être à la mode du temps...
Cela étant, si l’on se demande ce samedi 29 février 1992, ce qu’il en sera du prochain 29 février c’est-à-dire dans 4 ans, j’aimerais bien savoir si on pourrait organiser une conférence ici sur le thème de l’Etat de Droit à Madagascar. Est-ce que ça aurait été le succès ou l’échec? On peut prendre les paris.

De ce point de vue, je dirais que d’après mon analyse, un peu bornée sans doute et trop puriste, la situation de transition à Madagascar n’es pas très claire. C’est le moins qu’on puisse dire. Elle devient même de plus en plus chaotique et, à un mois du Forum National, cela m’inquiète un peu pour les aboutissements. Tout d’abord, avant de poser quelques questions ou autres suggestions, je vais faire l’état juridique des lieux. Essayons de voir très rapidement et chronologiquement quels sont les textes de droits fondamentaux qui sont, au moment où je parle, en vigueur officiellement à Madagascar, en cette période de transition. Ma réponse est à peu près incertaine d’autant plus qu’il y a un texte que je n’ai pas pu encore me procurer et que je ne connais qu’à travers la presse malgache. Mais enfin, il y en a quatre ou cinq dans l’ordre:
 
- Premièrement il y a toujours la Constitution de 1975 telle qu’elle a été rédigée en janvier 1990 (dont quelques articles supprimant le Front National pour la Défense de la Révolution (FNDR) et Introduisant le multipartisme). Cette Constitution, mise à part cette révision portant sur un point précis, reste entièrement en vigueur et je rappelle que la Constitution de 1975 prévoit que sont en vigueur à titre de Lois ordinaires toutes les dispositions non contraires de la Constitution de 1959 (Première République). Vous avez donc là un ‘bon paquet’ de droit Constitutionnel toujours en vigueur aujourd’hui. Ajoutons à ceci, parce qu’on en a parlé, qu’à côté de la Constitution de 1975 existe toujours, sauf erreur de ma part, la Charte de la Révolution Socialiste. Officiellement le ‘Boky Mena’ est le texte supra-constitutionnel auquel la Haute Cour Constitutionnelle (HCC) a plusieurs fois renvoyé pour justifier telle ou telle décision.. .Un juriste n’a pas le droit de dire aujourd’hui que le ‘Boky Mena’ a disparu, il est tombé peut-être en désuétude mais en tant que document idéologique Il existe toujours parce que lié à la RDM... qui existe toujours en ce 29 février 1992.
En second lieu, chronologiquement, vous avez une abondance de projets ou propositions  de révision de constitution ou de changement de constitution, l’année 1991 ayant  été l’occasion de plusieurs propositions. J’en retiens trois ou quatre parmi  les plus significatifs. Il y a eu tout d’abord en Octobre 1989 le pro et de  Nouvelle Constitution établi par le MFM (militant pour le progrès de Madagascar) et  que le Président de la République a refusé. Là, il ne s’agissait non pas de  modifier la constitution de la RDM mais bien de changer totalement de constitution.  Ensuite, dans cette foulée et sans doute un peu sous cette pression, le pouvoir en place  a lui même rédigé un projet de révision de la Constitution de 1975 qui a abouti à des  débats qui ont mal commencé à partir du 31 mai 1991 à l’Assemblée Nationale  Populaire (ANP). Ce qui fait que ce projet gouvernemental de révision, qui avait été  concocté avec soin pendant plusieurs mois, na pas pu entrer en vigueur puisque c’est  la rue qui a pris la relève en juin 1991 par des manifestations de protestation contre le  régime.

Dans ce projet de révision (que j ‘ai Ici). le pouvoir proposait la  suppression d’une douzaine d’articles et la modification de 70 autres environ;  donc en gros, sur les 118 articles de la Constitution actuelle, il y en avait 80 qui  étaient modifiés; et pour l’essentiel rien n’était fondamentalement changé,  ni les liens avec la Charte de la Révolution, ni surtout les Institutions, le rôle du  Président, etc...Parallèlement, il y a eu, au cours de l’année 1990, les deux  premières Concertations Nationales en vue d’un Forum National. Et en ce moment-ci  circulent plusieurs projets de constitution, celui des Forces Vives Rasalama et autres  mouvements politiques. Tout ceci montre que l’activité Juridique, pour tenter de  retrouver une nouvelle constitution adaptée à la société mal g ache contemporaine, a  été et est extrêmement grande. D’un côté Il y a les partisans de la simple  adaptation du régime, une RDM modifiée, c’est la position gouvernementale. Ou bien  on change totalement de régime mais à charge de trouver la bonne solution et surtout le  consensus nécessaire.
 
- Troisième étape ‘constitutionnelle» chronologique, c’est la fameuse convention du 31 octobre 1991, dite Convention du Panorama, parce que signée à l’hôtel Panorama d’Antananarivo entre les principaux leaders des Forces Vives et une délégation du Mouvement Militant pour le Socialisme Malgache (MMSM), représentant le Président, Cette convention du 31 octobre 1991 crée la nouvelle et fameuse Haute Autorité de l’Etat (HAE); elle annonce que la période transitoire sera au maximum de 18 mois à compter de la signature de la convention. (Quand on compte sur ses doigts, 31 octobre 1991 cela mène Jusqu’à avril 1993; donc, d’après cette convention, la période transitoire malgache s’achèvera en avril 1993 date de naissance ultime de la 111e République). Mais le temps passe vite. Pourra-t-on tenir le calendrier...
Enfin un autre problème important à évoquer dans un Etat de Droit, c’est le problème du fonctionnement de la Justice. C’est vrai dans tous les pays, je crois que c’est très vrai à Madagascar, tout le monde le sait et le sent à commencer par les magistrats eux-mêmes. Il y a toute une Justice à reconstruire totalement à Madagascar. Je le dis d’une façon claire et nette, je crois que le mal est extrêmement profond et ce n’est pas la peine de parler beaucoup d’Etat de Droit si on n’arrive pas d’une façon ou d’une autre à remonter la pente ; là-dedans s’inscrit, bien entendu l’organisation aussi court que possible des prochaines élections. Il y a toujours des dérapages dans les élections, mais une élection démocratique est celle qui se fait d ans la clarté la plus grande et celle qui permet au juge électoral de sanctionner effectivement les fautes qui sont prouvées.
Je terminerai ce rapide exposé sur un mot qui me parait, dans cette période de transition, résumer un peu le souci général à la fois des acteurs politiques et des citoyens malgaches. Je fais une petite comparaison en revenant à la première période transitoire 1972-1975. Il y avait un mot clé qui voulait Inspirer la logique et l’éthique de cette période, c’était celui de la rénovation de la société malgache. Ce thème de la Rénovation de la société mal g ache était au centre du débat politique et des discours tous azimuts, et le résultat fut le thème de la révolution.
Le mot qui me parait aujourd’hui le plus porteur, d’après ce que Je lis, d’après ce que J’attends dans les discours, dans les propos, dans les motions du FFKM etc. . et même à l’occasion de certains projets de texte, c’est le mot «moralisation». Il faut que la future lue République malgache revienne à une effective moralisation. Comme je suis un peu curieux, je dis moralisation: de qui ou/et de quoi? Par qui ou/et par quoi? Si on fait une IIIe République sans donner une attention tant soit peu sérieuse à des idées aussi générales. Je crois qu’on risque encore d’aller devant des lendemains qui ne seront pas des lendemains qui chantent. A Madagascar le mot fédéralisme apparaît aujourd’hui comme un mot ‘diviseur», et certaines instances politiques jouent dangereusement avec ce mot. Voilà ces quelques réflexions sur cette période transitoire qui me parait bien ambiguë.
 
Nota Bene: J’ajoute (c’est un extrait de Midi Madagascar du 22/2/92) un bref commentaire sur une décision de la HAE. La HCC vient de déclarer inconstitutionnel le statut de la HAE et demande la suspension de la dite ordonnance. Si j’étais le P. Zafy. Je me dirais: «Est-ce que j’existe encore?» En effet, dans le commentaire du journaliste, on Ht ceci: Selon la logique développée par la HCC . La RDM existe et ne peut être remplacée par un état de bon vouloir qui constitue un crime contre la loi; pour la HCC la Constitution de 1975 est toujours en vigueur sauf coup d’Etat; par ailleurs, selon elle, la convention du 31 Octobre 1991 est un simple contrat régi par la théorie générale des obligations et aucun des signataires. Hormis le Premier Ministre ne peut prétendre à la qualité juridique de sujet de droit public. C’est le retour à la case départ? Comment s'y retrouver dans ces institutions de transition? (Remarque: il s’agit ici de la HCC ancienne version - 7 membres - la nouvelle n’a pas été encore instituée car le Professeur Albert Zafy n’a pas encore désigné les membres dont la nomination lui revient).
Questions:
 
 Est-ce que le juridisme peut pallier le manque d’idéologie. A défaut de consensus idéologique va t-on chercher un consensus juridique?
On parle de démocratisation et de moralisation, est ce que le terreau de cette moralisation existe alors que tout repose déjà sur le flou? Au lieu d’appeler, il faut démontrer, la balle est dans le camp des gens au pouvoir.

De toute façon, à partir du moment où on veut construire un nouveau régime politique, il faut lui donner une base juridique. Vous n’en sortez pas! Que vous soyez léniniste ou anti-léniniste Il faudra faire un texte juridique appelé constitution, charte, ou autre. Il y a ce besoin minimum de juridisme; alors ou bien ce texte juridique c’est du juridisme au sens péjoratif du terme, c’est à dire se sont des règles de droit qui n’embarrassent personne qui vont être un peu la carapace de la société civile, sans qu’à l’intérieur de la société civile il y ait de valeurs républicaines ou autre. Le juriste n’y peut rien, il ne faut pas demander au juriste ce qu’il ne peut pas fournir. En revanche, c’est aux acteurs politiques, à. ceux qui envisagent d’exercer le pouvoir, d’apporter avec eux leurs valeurs et de le démontrer. Si vous estimez qu’il n’y a aucun terreau à Madagascar pour ce genre de travail politique, je pense que vous ne croyez pas trop à la possibilité de transition démocratique.
 
Que pouvez-vous dire sur les contre-pouvoirs et la «démocratie participative»?
 
Le meilleur contre-pouvoir c’est de donner aux gens la faculté de s’exprimer librement sans multiplier des institutions.
 
La démocratie libérale repose par nature sur le principe des participants puisqu’elle se définit comme gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple». Aussi l’expression de démocratie participative» n’est qu’une façon d’insister sur les exigences du régime démocratique, ce aussi sur ses difficultés. C’est insister sur les techniques de participations, individuelles et collectives - qu’une bonne Constitution doit indiquer - qui devront permettre au(x) citoyen(s) - souverain d’exprimer pleinement son choix politique, économique, social dans le cadre de la Nation. Qu’il soit membre de la majorité politique du moment, ou qu’il soit majoritaire, le citoyen a le droit et le devoir de participer.

mardi 28 janvier 2014

M/car internet : Vous "tapez" secte et madagascar --> acticle du Monde Diplomatique...


Médecins sans frontières a décidé, fin 2005, de se retirer de Madagascar, un des pays les plus pauvres du monde. L’association humanitaire estime qu’il ne lui appartient pas de se substituer à un Etat devenu trop défaillant. En effet, président et chef d’entreprise, le très libéral Marc Ravalomanana n’est pas plus gêné par la montée des inégalités que par les conflits d’intérêts. Depuis son élection en 2002, il s’appuie sur les puissantes Eglises locales, les renforçant encore.
Par Fanny Pigeaud
 
Un pot de yaourt dans une main, la Bible dans l’autre, le président malgache Marc Ravalomanana n’a pas abandonné les atouts qui lui ont permis d’accéder au pouvoir en 2002. La fabrication industrielle des produits laitiers, dont il a le monopole à Madagascar, lui avait en effet donné les moyens de se lancer dans la course à la présidence fin 2001. En outre, l’affirmation de sa foi protestante lui avait assuré le soutien des Eglises chrétiennes, traditionnellement très influentes dans la Grande Ile (1). Depuis bientôt quatre ans, le « roi du yaourt » emploie la même recette.
Le président Ravalomanana a prêté serment en mai 2002 après une crise politique de six mois, consécutive au refus du chef de l’Etat sortant Didier Ratsiraka – au pouvoir depuis vingt ans – de reconnaître sa défaite (2). La mobilisation populaire a alors conduit le vieil autocrate à l’exil en France (3). Le soutien apporté par le puissant Conseil des Eglises chrétiennes de Madagascar (Fiombonan’ny Fiangonana Kristiana eto Madagasikara, FFKM) fut décisif. En 1991, le FFKM avait déjà joué un rôle majeur en organisant une médiation entre M. Ratsiraka et les « forces vives » de l’opposition, permettant la constitution d’un gouvernement de transition. Depuis 2002, le nouveau président n’a cessé de resserrer ses liens avec les autorités religieuses du pays, dans des proportions jusqu’à présent inégalées.


En août 2004, il a notamment été réélu vice-président de l’Eglise réformée de Jésus-Christ (FJKM), une des quatre composantes de la FFKM. Quelques semaines plus tard, M. Jean Lahiniriko, président de l’Assemblée nationale et membre du parti présidentiel Tiako’i Madagasikara (TIM, « J’aime Madagascar »), est devenu trésorier de l’Eglise luthérienne. Les autres confessions ne sont pas en reste : « Le premier ministre Jacques Sylla, catholique, a été nommé sur une suggestion du cardinal Armand Razafindratandra », confie Mme Madeleine Ramaholimihaso, membre fondateur du Comité national pour l’observation des élections (CNOE).

Evénement exceptionnel : un prêt de la Banque mondiale a financé, en avril 2005, un rassemblement national des pasteurs de la FJKM. M. Ravalomanana en a profité pour expliquer aux participants qu’il souhaitait faire d’eux des « agents de développement » au service de l’Etat. Peu avant, lors de cette rencontre, il avait ouvertement évoqué l’idée d’une « théocratie », alors que la Constitution proclame la laïcité de l’Etat.

Beaucoup de Malgaches s’interrogent sur les intentions du président. Veut-il réellement mettre les Eglises au service d’un redressement économique rapide, ou bien utilise-t-il les croyances populaires pour asseoir son pouvoir ? Certains, comme l’association Sefafi (« observatoire de la vie publique »), se montrent en tout cas préoccupés par la « fréquence des cultes chrétiens à l’ouverture de cérémonies officielles ou de séances de travail dans les locaux des institutions d’Etat et des services publics, ainsi que l’octroi d’aides financières massives de l’Etat à certaines confessions moyennant contrepartie ». Les prières imposées dans des écoles primaires au moment du lever du drapeau en font tiquer d’autres.
Une professeure d’université a, quant à elle, été très choquée du déjeuner annuel du syndicat des enseignants-chercheurs en 2004 : « Il a été inauguré par une prière. Le ministre de l’enseignement supérieur était là. Personne n’a bronché. J’ai voulu réagir, mais aussitôt mes voisins m’ont remise à ma place »,raconte-t-elle. Elle fait partie de ceux qui ont soutenu M. Ravalomanana en 2002. A l’époque, les partisans de l’industriel le présentaient comme le Messie venu sauver l’île du désastre dans lequel l’avait plongée M. Ratsiraka. « N’ayez pas peur, croyez seulement », avait-il l’habitude de répéter, reprenant un verset de l’Evangile de Marc. Les rassemblements en sa faveur s’ouvraient systématiquement par une prière : « Le FFKM était là. On priait quelques minutes, on chantait des cantiques. Mais, très rapidement, l’assemblée se recadrait et passait à autre chose », se souvient l’universitaire. Pour elle, cette ferveur religieuse traduisait avant tout l’état de désespérance de la société malgache :« Son imaginaire social avait été complètement déstructuré par le régime Ratsiraka, et elle trouvait sans doute dans la religion un moyen d’expression. Il aurait fallu par la suite que les Eglises débarrassent le plancher. Elles ne l’ont pas fait », estime-t-elle.
Cependant, ces dernières sont aujourd’hui divisées. Ainsi le soutien du cardinal Razafindratandra au chef de l’Etat déplaît-il à certains membres de l’Eglise catholique. Selon le père Rémi Ralibera, secrétaire général du FFKM, « l’Eglise ne sortira pas indemne de cette étroite collaboration avec le pouvoir politique. La laïcité de l’Etat est aujourd’hui caduque ». Pour le père Sylvain Urfer, « l’engagement du FFKM dans la politique est avant tout un excellent fonds de commerce pour les sectes. ça leur permet de dire : “regardez ces Eglises qui font de la politique. Nous, nous n’en faisons pas, venez chez nous.” Et ça marche ! ».Les stations de radio qui diffusent des prières ou des chants évangéliques sont ainsi devenues légion à Madagascar. Ce foisonnement semble inquiéter les autorités. Début 2005, le gouvernement a qualifié de sectes trois associations religieuses au seul motif qu’elles ne possèdent pas de lieux de culte fixes et les a interdites. L’étrangeté de l’argument et une vague accusation de « troubles à l’ordre public » font craindre l’émergence d’une « politique religieuse » officielle, contraire à la liberté de conscience.
Si le pouvoir royal avait institué le protestantisme comme religion d’Etat au XIXe siècle, ces liens développés entre les pouvoirs publics et les Eglises sont relativement inédits.« Il faut rappeler que les Eglises sont très proches du monde rural, cible des préoccupations de Ravalomanana, qui en vient », explique Solofo Randrianja, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toamasina (ex-Tamatave). Dans un rapport publié en 2005 par l’association suisse Swisspeace, il note l’importance de ce lien « dans la mesure où l’Eglise catholique comme le FJKM, à travers leurs branches laïques caritatives, sont impliqués dans des actions de développement en collaboration avec l’Etat et les bailleurs de fonds internationaux (4) ».


Chef d’Etat et pratiquement chef d’Eglise, M. Ravalomanana n’en demeure pas moins chef d’entreprise, faisant fi des conflits d’intérêts inhérents à une telle situation. Il dirige toujours le groupe agroalimentaire Tiko (5), créé en 1981 grâce à un prêt avantageux de la Banque mondiale. A l’instar du FFKM, Tiko est entré dans les rouages de l’Etat : ceux que l’on appelle les « Tiko boys » sont devenus députés ou agents de l’administration. M. Solofonantenaina Razoarimihaja, président du TIM et vice-président de l’Assemblée nationale, par exemple, est un ancien dirigeant de Tiko. Dans l’autre sens, plusieurs des mesures prises par M. Ravalomanana en tant que président de la République auraient particulièrement bénéficié à son groupe. Ainsi, en 2005, Tiko Oil a profité d’une détaxation sur l’huile brute qu’elle traite, tandis que l’huile raffinée importée par ses concurrents était taxée à 20 %. Au minimum, le consortium industriel aurait triplé son chiffre d’affaires depuis l’élection de 2002, s’accordent à dire plusieurs observateurs économiques qui déplorent l’opacité du monde des affaires malgache.
« On peut dire que Ravalomanana s’est enrichi beaucoup plus que son prédécesseur, observe Richard R. Marcus, professeur de sciences politiques à l’université de Huntsville (Alabama). Mais, alors que Ratsiraka l’a fait en détournant des fonds publics, Ravalomanana se sert, lui, de sa position politique pour faire en sorte que ses sociétés soient en mesure d’arracher des contrats cruciaux des mains de ses rivaux et d’acheter au rabais des entreprises publiques en cours de privatisation. »Le groupe a d’ailleurs diversifié ses activités. Déjà propriétaire d’une radio et d’une chaîne de télévision, Madagascar Broadcasting System (MBS), il a lancé un journal, Le Quotidien, imprimé par ses soins. Tout en continuant à produire des aliments pour animaux, des yaourts, des glaces, du beurre, de l’huile, des boissons, etc., Tiko a aussi investi dans les travaux publics, avec deux entreprises de bâtiment et de travaux publics, la société Asa Lalana Malagasy (Alma) et la Compagnie de Construction Malagasy (CCM). « Beaucoup des “richards” d’ici sont encore liés à l’ancien pouvoir et refusent de collaborer. Le président est donc obligé de faire les choses lui-même. Tiko est le seul moyen dont il dispose », rétorque le président du TIM en réponse à ceux qui évoquent la « boulimie » du groupe.
Relativisant les critiques, certains, tel le professeur Randrianja, préfèrent souligner ce que le patron de Tiko apporte au pays : « Ravalomanana est un bourgeois dans le sens classique du terme. Ses entreprises ne peuvent survivre que grâce à l’existence d’un marché national. Or la création de ce marché va dans le sens de l’intégration du pays : quand Ravalomanana fait construire des routes, celles-ci facilitent certes la circulation des produits de son groupe, mais elles profitent aussi au grand public. Ratsiraka agissait, lui, seulement en prédateur. Il laissait, par exemple, se détériorer les ponts publics pour permettre à sa société Decagon d’installer des passages privés payants. » Depuis 2002, le gouvernement a renforcé les infrastructures : les ports de Toliara (ex-Tuléar) et Mahajanga ont été réhabilités ; en tout, 1 500 kilomètres de routes, qui relient la capitale aux chefs-lieux des six provinces, ont été refaits ; autrefois dans un état déplorable, la nationale qui relie Antananarivo à Toamasina est flambant neuve (6).
Le nouveau régime semble fort apprécié de la « communauté internationale ». Madagascar est le premier bénéficiaire des fonds des objectifs du millénaire des Nations unies ; le Sénat français a remis à M. Ravalomanana le prix Louise-Michel, qui récompense une personnalité « qui défend les valeurs républicaines ».En octobre 2004, les bailleurs de fonds internationaux et bilatéraux ont effacé, en partie ou totalement, les dettes malgaches.


Cependant, l’économie du pays demeure très fragile. Entre janvier et avril 2004, la monnaie malgache a perdu 50 % de sa valeur. Fin septembre 2004, l’inflation atteignait 22 %. Entre décembre 2004 et décembre 2005, elle est encore de 11,4 %. La hausse mondiale des prix des carburants n’a rien arrangé. Depuis juin 2005, le pays connaît en outre des coupures d’électricité quotidiennes : la compagnie nationale d’électricité, la Jirama – dont la gestion a été cédée à la société allemande Lahmeyer, en janvier 2005 –, vache à lait des régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance, se trouve au bord de la banqueroute. Les tarifs ont du coup augmenté de 30 % en juillet 2005, puis à nouveau de 30 % en novembre 2005. Envisagée à 7 % début 2005, la croissance a finalement plafonné à 5,1 %. Au cours du premier trimestre 2005, les exportations des entreprises de la zone franche ont diminué de 24 % par rapport à 2004.
La croissance ne profite qu’à quelques-uns. Par exemple, seuls les gros entrepreneurs ont pu tirer profit de la détaxation pour moderniser leur outil de production. « En réalité, on assiste depuis 2002 à l’adoption sans réserve d’un libéralisme exacerbé, relève le père Urfer. C’est la loi du plus fort qui prime, et les pauvres prennent ça de plein fouet. » Le pays est classé 146e sur 177 sur l’échelle du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Deux tiers des Malgaches (80 % des ruraux et 55 % des urbains) vivent toujours en dessous du seuil de pauvreté ; 60 % souffrent de malnutrition. Les salaires n’ont quasiment pas augmenté. Un employé du ministère de l’éducation raconte, hors de lui, qu’il est obligé de donner des cours particuliers après son travail pour compléter ses revenus. Les hôpitaux publics, autrefois fréquentés par les couches sociales les moins aisées, accueillent la classe moyenne depuis que le prix de la consultation est passé de 1 200 à 15 000 ariary (7), en février 2005 : les plus pauvres sont éliminés du système et se tournent vers les tradipraticiens, constate un médecin.
Si les frais de scolarité ont été supprimés, c’est seulement en octobre 2005 que l’Etat a commencé à verser aux écoles de quoi assurer leur fonctionnement. Quant à la distribution gratuite (sur financement de la Banque mondiale) de fournitures scolaires aux élèves, elle a beau être présentée comme un moyen de lutter contre la pauvreté, elle semble un pis-aller. « S’attaque-t-on réellement aux causes ou seulement aux conséquences de la pauvreté ? », s’interroge une institutrice de la banlieue d’Antananarivo.

La situation des campagnes, où vivent plus de 70 % des Malgaches, n’a pas connu d’amélioration sensible. La hausse spectaculaire du prix du riz en 2004 – il a triplé entre avril et décembre – n’a profité qu’à quelques gros producteurs, laissant de côté la grande masse des petits riziculteurs (8). A l’autre bout de la chaîne, la population, dont cette céréale est l’aliment de base, a beaucoup souffert. « Ratsiraka subventionnait les prix du riz pour les maintenir artificiellement bas. Ravalomanana a, lui, supprimé cette subvention. Il a laissé les prix flotter, et ils ont augmenté », commente Richard Marcus.

Les très nombreux déplacements du président à l’extérieur – effectués à bord de son avion, baptisé « Force One »... –, pour séduire les investisseurs étrangers tant attendus, sont pour l’instant restés sans effet. Une association non gouvernementale (ONG), le Consortium de solidarité avec Madagascar, souligne l’inquiétude des associations face à cette pauvreté croissante, car elles n’ont pas les moyens de se substituer à l’Etat en matière de santé ou d’alimentation (9).

Dans la gestion des affaires nationales, M. Ravalomanana a conservé ses habitudes de chef d’entreprise. Réputé impulsif et rancunier, il a déjà limogé plusieurs ministres et conseillers d’Etat jugés « peu efficaces » (10). La plupart d’entre eux ont aussitôt rejoint les rangs de l’opposition. Au nom de cette même « efficacité », il arrive au chef de l’Etat de ne pas toujours tenir compte de la procédure législative. « Fruit d’une réflexion personnelle du président de la République, les détaxations d’août 2003 furent décidées et appliquées sur-le-champ, avant même que le Parlement n’ait été appelé à les entériner », relève le Sefafi. En outre, sous prétexte de « préserver l’ordre public » et de limiter l’agitation politique aux périodes électorales, les autorités gouvernementales et municipales n’ont pas hésité à interdire deux réunions publiques de l’opposition – les 22 novembre et 17 décembre 2005 –, suscitant les protestations des partis concernés et des associations comme Sefafi, qui dénoncent un retour aux pratiques du régime Ratsiraka. « C’est de la mauvaise foi de croire qu’en trois ou quatre ans tout peut changer. Beaucoup de ceux qui critiquent le régime actuel le font parce qu’il bouscule leurs intérêts »,estime cependant Fara, militante associative. D’autres pensent que les libertés sont mieux protégées. Ainsi, une étude menée par quatre chercheurs et publiée en octobre 2005 (11) rapporte que, pour plus de quatre Malgaches sur cinq, « la liberté de choisir sans pression la personne pour laquelle on peut voter » est plus forte qu’il y a quelques années ; par ailleurs, 76 % de la population considèrent que « la liberté de dire ce qu’on pense » est mieux respectée.


Malgré les controverses, M. Ravalomanana est quasiment assuré d’être réélu l’an prochain. Face à lui, l’opposition paraît peu crédible. Depuis juin 2005, elle réclame la mise en place d’un « gouvernement de transition », dans la mesure où l’élection présidentielle de 2002 – privée de second tour – n’a pas été menée à son terme. Cette demande est rarement prise au sérieux. « Ceux qui se trouvent dans l’opposition veulent simplement retrouver le pouvoir et les moyens qui vont avec. C’est tout ce qui les intéresse », juge, comme beaucoup d’autres, un habitant d’Antananarivo.
Si la plupart des décideurs économiques, qui avaient accueilli avec satisfaction l’arrivée d’un des leurs à la tête du pays, sont devenus beaucoup plus circonspects depuis la crise financière de 2004, ils s’accordent néanmoins pour dire que le gouvernement doit être reconduit en 2007. « Ces premières années ont constitué une phase d’implantation. On ne peut voir tout de suite les résultats. Il faut que la nouvelle équipe continue ce qu’elle a commencé, sinon on repartira de nouveau de zéro, et ce sera une fois encore catastrophique, considère un entrepreneur établi dans la capitale. Beaucoup de choses ont été réalisées. En zone rurale, on se rend compte que ce n’est plus comme avant, où tout le monde faisait n’importe quoi : maintenant tout est guidé, les paysans se constituent en associations, et les petits collecteurs ne peuvent plus s’adresser à n’importe qui. »
A Antsirabe, importante ville thermale située à 160 km au sud de la capitale, un sociologue spécialiste du monde rural semble un peu moins optimiste : l’idée de développer une agro-industrie, souvent agitée par les autorités d’Antananarivo, lui apparaît complètement déconnectée des réalités de l’agriculture malgache, majoritairement constituée de petites exploitations familiales. En 2005, l’Etat a importé 1 000 vaches laitières néo-zélandaises pour inciter les paysans à se lancer dans l’industrie laitière. Les agents du ministère de l’élevage qui se sont opposés au projet ont été limogés. La moitié du cheptel a été achetée par Tiko. Le reste n’a, pour l’instant, pas trouvé d’acquéreur : rares sont les paysans qui ont les moyens de s’offrir une vache coûtant près de 4 millions d’ariary (environ 1 500 euros) (12).


En 2002, il avait fallu quatre mois à M. Ravalomanana pour obtenir la reconnaissance internationale. Dans la perspective du scrutin de l’an prochain, il peut déjà compter sur le soutien des bailleurs de fonds, satisfaits de sa politique néolibérale, de la mise en place du Conseil supérieur de lutte contre la corruption (CSLCC) et du Bureau indépendant anticorruption (Bianco). Pourquoi les bailleurs de fonds acceptent-ils que le chef de l’Etat applique, par exemple, une mesure de détaxation qui va totalement à l’encontre de leurs principes, alors qu’autrefois ils auraient tapé du poing sur la table pour moins que ça ? « La mise en avant de l’objectif de réduction de la pauvreté par le gouvernement explique en partie leur complaisance », estime Philip Allen, professeur à l’université de Frostburg (Maryland).
Désormais, ces institutions financières mondiales sont devenues omniprésentes. « On a l’impression que Ravalomanana n’est pas libre. Ce sont la Banque mondiale, le FMI [Fonds monétaire international]qui dictent tout. Les intellectuels qui se sentent compétents sont complètement exclus. Les assistants techniques du président sont étrangers, un peu comme sous la Ire République, où il y avait un Français derrière chaque Malgache. ça crée un malaise fou. Déjà sous Ratsiraka, à partir de l’ajustement structurel au milieu des années 1980, on avait dit aux cadres malgaches de se taire », explique Janine Ramamonjisoa, professeure de sociologie à l’université d’Antananarivo.

Et de fait, l’ambiance à l’université est morose. Déçus, âgés pour la plupart d’entre eux de plus de 50 ans (la Banque mondiale a demandé le gel des recrutements au début des années 1990), les enseignants – dont la plupart ont soutenu M. Ravalomanana en 2002 – s’avouent souvent fatigués. « J’ai participé au mouvement populaire de 1972 ainsi qu’à ceux de 1991 et de 2002 (13). Aujourd’hui, c’est fini, je n’ai plus d’énergie pour recommencer quoi que ce soit », confie l’un d’entre eux, au volant de sa vieille R5. Est-ce un hasard si, plus de trente ans après ses débuts, le groupe de musique Mahaleo, bête noire du régime de M. Ratsiraka, remplit toujours autant les stades ? « Je crains que rien n’ait changé. Le présent singe le passé. Comme les meubles des musées qui n’ont pas une égratignure mais sont couverts de moisissures », chantaient ces contestataires au début des années 1980... La chanson est toujours très populaire. Toutefois, à ceux qui doutent que la direction donnée au pays soit la bonne, les partisans du président donnent un conseil : la patience. « Le chemin n’est pas facile, note ainsi Solofo Randrianja, car il faut à la fois instaurer la transparence dans la gestion de l’Etat et s’attaquer à des privilèges ainsi qu’à des réseaux établis depuis l’indépendance... »
Fanny Pigeaud.